La gazelle à la fontaine

Ayant vu son image au creux d’une fontaine,

La gazelle pleurait de ses pieds la maigreur.

Ses jambes trop menues ajoutaient à sa peine :

-La nature avec elles a commis une erreur ! 

Mais son humeur changea quand elle vit ses cornes,

Leur gracieuse beauté, puis surtout leur grandeur,

Et passa du chagrin à un orgueil sans bornes :

-Qui peut se prévaloir d’une telle splendeur ? 

Or voilà que soudain des chasseurs l’attaquèrent.

S’élançant dans la plaine, elle fuit comme un trait,

Mais parvenue au bois, ses cornes s’emmêlèrent

Dans un épais taillis. D’elle, c’en était fait !

Une voix lui souffla : –Retourne dans la plaine !

L’objet de ta fierté te vaudrait le trépas,

Alors que tes jambes, de toi font une reine ! 

D’un bond vertigineux, la belle s’échappa.

*

On ignore de qui l’on peut avoir besoin,

Le salut vient parfois d’où on l’attend le moins.

AG

d’après Locman (900 ? av. JC)

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Le chapeau oublié

Vous avez oublié votre chapeau, Madame,

Sur le banc du jardin, vous en souvenez-vous ?

Ce matin de printemps, qu’avril faisait ses gammes,

Vous aviez à ma plume accordé rendez-vous.

*

Ô Muse, quel bonheur, ce moment d’écriture !

Vous parliez à mon cœur, j’écrivais mon émoi,

Le monde se taisait, les oiseaux, la nature,

Tout semblait suspendu à votre douce voix.

*

Et puis, dans un éclair, sans un mot, vous partîtes,

Me laissant de mes vers seul porter le flambeau.

Certes, je comprends bien qu’ailleurs l’on vous invite,

Mais revenez au moins chercher votre chapeau !

AG

Ce texte est une reprise d’un poème publié en 2012.

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Le chat peureux (A&A et Cie n°64)

photo Petitalan

J’ai entendu un bruit ! Je ne vais plus bouger.

On ne me verra pas, tapi dans la verdure.

Ma mère maintes fois me l’a recommandé :

Si tu ne peux t’enfuir, fonds-toi dans la nature !

Pour tromper l’ennemi, je vais fermer les yeux.

Alors, vous vous direz : ce chat n’est pas si bête !

Car dans le noir complet, ce sera encor’ mieux,

Qui pourrait bien le voir ? Moi, j’en ai dans la tête !

.

Ainsi soliloquait au beau milieu d’un pré,

Tremblant de peur, un chat. Pourtant, nulle menace

Ni de près ni de loin n’aurait dû l’inquiéter.

Deux paisibles chevaux y broutaient l’herbe grasse,

Et devisaient gaiement, quand lui lança  l’un d’eux:

.

Minet, tu fais bien l’autruche,

Mais si tu n’ouvres les yeux,

Gare aux embûches !”

AG

Je vous invite à lire, inspirée par la même image,

la fable d’Alain Ménez à la date de parution sur le blog : 

Le blog de Petitalan

et celle d’Océanique sur le blog :

Océanique

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L’ânesse, la poule et la chèvre (A&A et Cie n°63)

photo YG

La poule un jour dit à l’ânesse :

-Ne vas-tu pas te taire enfin ?

De braire n’as-tu point de cesse !

Tu as réveillé mes poussins !

Les murs de mon poulailler tremblent,

Et c’est ainsi chaque matin.

Ne pourrais-tu pas, il me semble,

A tout ce bruit mettre le frein ?

Au moins réduire le volume,

Et changer d’air pour une fois.

Celui-là hérisse mes plumes.

Va donc hurler au fond du bois !

*

-Ô Ciel ! Voyez cette l’ignorante 

Imperméable à la beauté !

Mais je ne hurle pas : je chante !

*

-Et moi je ponds des œufs carrés !

*

-Moque-toi ! Oui, je vocalise

Et l’on dit que mon chant est beau !

*

-Je ne vois là que vantardise.

Qui donc l’affirme ? Les corbeaux ?

*

-Et toi, quand je fais méridienne,

Qui vient caqueter sous mon nez !

*

-Entendu. Qu’à cela ne tienne :

Devant un juge allons plaider !

*

Ce juge était en l’occurence

Une chouette des environs

Qui leur prescrit la tolérance

Contre leurs derniers ducatons.

Les deux plaideurs, la tête basse,

Regrettant leurs transports passés,

Firent la paix, de guerre lasse.

Une chèvre vint à passer.

*

-Nous voilà ruinés ! fit l’ânesse.

*

-Hélas, dit l’animal bêlant,

Sans doute une experte en sagesse,

Il fallait y songer avant !

AG

Je vous invite à lire, inspirée par la même image,

la fable d’Alain Ménez à la date de parution sur le blog : 

Le blog de Petitalan

et celle d’Océanique sur le blog :

Océanique

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La grande surface

photo YG

Histoire en parlanjhe du Sud de la Vienne*

L’Octavie raconte à la Jheanne qu’al a été faire ses commissions au nouveau magasin qui vint d’ouvri’ à Taupignac.

« I rent’ la-d’dans : ma paur’ Jheanne, o y en avait daus affaires peurtout, et par terre, et sû daus étaghères, en haut, en bas, peurtout, t’arais vu thieu ! Et pis surtout ce qui m’a pas fait piaizi, ol’est que quand i ai rentré, peursounne m’a dit bonjhour. L’alliant, le veniant, coumme si i étais pas là. Et pis o y avait de la lumière pis qu’en pien jhour, de la musique qui me cassait les oreilles ! Le d’vant pas payer l’ictricité dezard ! O y a pas besoin d’ musique peur ach’ter une bouète de ciraghe!

Les ghens aviant daus chariots à roulettes et pis le mettiant daus affaires dedans, sans payer, rin ! Le passiant à couté daus tomates, l’en preniant un kilo, et pis après ol’tait dau pain ou bin de la lessive. Tout était mélanghé ! Ol’est pas coumme chez la mère Colin, nout’ épicière !

Moué, i étais là au mitant de tout thieu et i savais pas qui faire. I ai attendu, attendu, mais peursounne venait peur me servir. Alors, i ai torné les talons, i ai laissé le chariot au mitant de la piace et i seus ressortie ! I ai dit au revoir, mais encore une foués, peursounne m’a répond. M’est avis qu’ol est pace que l’compeurnons pas nout’ patois dezard ! »

AG

paur’ : pauvre

thieu : ça

piaizi : plaisir

mitant : milieu

peur : pour

dezard : sans doute

Extrait de : Nouvelles histouères dau villajhe de la Beurlandrie

Si vous souhaitez voir le livre, cliquez ICI.

*Résumé du texte en français :

Octavie se rend pour la première fois dans un supermarché. Elle est désagréablement surprise par la trop grande quantité de marchandises, l’éclairage et la musique qui lui semblent inutiles et surtout le fait que personne ne lui prête attention. En observant les clients qui vont et viennent, elle espère vainement que quelqu’un vienne la servir. Lasse d’attendre, elle sort du magasin sans rien avoir acheté. Elle dit au revoir, mais là encore personne ne lui répond. C’est sans doute, se dit-elle, à cause de mon patois qu’ils ne comprennent pas !

 

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